Les Atrides (malédiction)

Si nous utilisons le terme « malédiction », comme celui-ci est habituellement proposé, il peut néanmoins induire en erreur.

Il pourrait laisser croire que les personnages n’ont aucune liberté et qu’une puissance surnaturelle les condamne à commettre des crimes. Or les récits grecs sont généralement plus subtils. Les membres de cette famille héritent d’une situation corrompue, d’une dette de sang, de rivalités anciennes et de devoirs contradictoires ; mais ils prennent malgré tout des décisions. Ils sont conditionnés par leur histoire sans être entièrement privés de responsabilité.

Plusieurs notions grecques permettent de comprendre ce mécanisme.

  • L’ará est la malédiction ou l’imprécation prononcée contre quelqu’un.
  • Le míasma est la souillure produite notamment par le meurtre, surtout lorsque le sang versé est celui d’un parent.
  • L’Átè désigne l’égarement, l’aveuglement et la ruine qui conduisent un individu à dépasser la mesure.
  • Les Érinyes, enfin, sont les puissances anciennes chargées de poursuivre les crimes commis contre les liens fondamentaux de la parenté.

Un premier crime crée une dette ; cette dette exige une réparation ; la réparation prend la forme d’une vengeance ; la vengeance constitue un nouveau crime ; ce nouveau crime crée une nouvelle dette. La malédiction est ce cercle lui-même. Et nous le verrons il faudra une rupture, divine, pour arrêter le désastre.

Tantale : la rupture de la frontière entre les hommes et les dieux

L’origine la plus lointaine de la lignée est généralement placée sous le règne de Tantale. Celui-ci est présenté comme un souverain exceptionnellement favorisé par les dieux. Dans certaines traditions, il est admis à partager leur table et à entendre leurs conversations. Cette proximité constitue un privilège immense : Tantale est un mortel autorisé à s’approcher du monde divin, et c'est l'un des seuls ! 

Mais il transforme cette proximité en transgression indigne. Les versions de sa faute sont nombreuses. Il aurait divulgué aux hommes des secrets entendus parmi les dieux. Il aurait dérobé du nectar et de l’ambroisie pour les distribuer à ses compagnons mortels. Il aurait encore dissimulé ou nié le vol d’un chien d’or appartenant à Zeus. Ces récits ont tous la même structure : Tantale ne respecte pas la limite qui sépare les hommes des dieux. Il reçoit un privilège, mais refuse d’en respecter les conditions.

La version la plus atroce raconte qu’il voulut éprouver l’omniscience divine.

La violation du secret

Le vol des mets divins

Le vol des biens de Zeus

Le meurtre de son fils

l aurait divulgué aux hommes des secrets entendus parmi les dieux

Il aurait dérobé du nectar et de l’ambroisie pour les distribuer à ses compagnons mortels

Il aurait encore dissimulé ou nié le vol d’un chien d’or appartenant à Zeus

La version la plus atroce raconte qu’il voulut éprouver l’omniscience divine.

Il tua son fils Pélops, découpa son corps, le fit cuire et le servit aux dieux au cours d’un banquet. La faute est triple. Tantale commet un infanticide, profane le banquet offert (l'hospitalité très importante pour les Grecs) aux dieux et transforme son enfant en matière sacrificielle.

Cependant, cette version n’est pas acceptée par tous les auteurs anciens. Dans la première Olympique, Pindare refuse explicitement d’attribuer aux dieux un acte de cannibalisme. Il préfère raconter que Pélops fut enlevé par Poséidon en raison de sa beauté et que des hommes jaloux inventèrent ensuite l’histoire du banquet. Tantale y est puni non pour avoir servi son fils aux dieux, mais pour avoir partagé avec des mortels le nectar et l’ambroisie reçus à la table divine. Cette divergence est essentielle : le mythe n’est pas un récit figé, mais un lieu de débat sur ce que l’on peut décemment attribuer aux dieux.

Dans la tradition du banquet, les dieux reconnaissent la chair humaine et refusent d’en manger. Déméter, absorbée par le deuil de Koré (Perséphone lorsqu'elle est en enfer), aurait cependant consommé une partie de l’épaule de Pélops. Les dieux rassemblent alors les membres du jeune homme, le rendent à la vie et remplacent l’épaule manquante par une pièce d’ivoire. Certaines versions attribuent la consommation de l’épaule à Thétis plutôt qu’à Déméter ; d’autres attribuent la restauration à Hermès, à Rhéa ou à Clotho (l'une des trois Moires, celle qui tisse la vie, relativement logique pour une fois dans la mythologie). Le détail change, mais le sens demeure : le corps de Pélops porte désormais la marque visible du crime paternel.

Cette épaule d’ivoire est plus qu’une merveille anatomique. Elle signifie que le crime a été réparé sans pouvoir être effacé. Pélops revit, mais son corps demeure le mémorial de sa mise à mort. La restauration divine ne ramène pas exactement l’état antérieur : elle laisse une cicatrice. C’est déjà toute la logique de la maison des Atrides. Les crimes peuvent être vengés, compensés ou juridiquement traités ; ils ne cessent jamais d’avoir existé.

Le supplice de Tantale

Dans le chant XI de l’Odyssée, Ulysse rencontre Tantale parmi les morts. Celui-ci se tient dans une eau qui monte jusqu’à son menton. Lorsqu’il se penche pour boire, l’eau se retire. Des arbres chargés de poires, de pommes, de figues, de grenades et d’olives étendent leurs branches au-dessus de lui ; mais, lorsqu’il tend la main, le vent éloigne les fruits. Il demeure éternellement placé devant ce qui pourrait satisfaire sa faim et sa soif, sans jamais pouvoir l’atteindre.

TEXTE : « Et je vis Tantalos, subissant de cruelles douleurs, debout dans un lac qui lui baignait le menton. Et il était là, souffrant la soif et ne pouvant boire. Toutes les fois, en effet, que le vieillard se penchait, dans son désir de boire, l’eau décroissait absorbée, et la terre noire apparaissait autour de ses pieds, et un daimôn (une puissance divine, une sorte d'ange chrétien) la desséchait. Et des arbres élevés laissaient pendre leurs fruits sur sa tête, des poires, des grenades, des oranges, des figues douces et des olives vertes. Et toutes les fois que le vieillard voulait les saisir de ses mains, le vent les soulevait jusqu’aux nuées sombres.» Traduction par Leconte de Lisle.

Homère décrit le supplice, mais n’en donne pas explicitement la cause. Les traditions postérieures l’ont relié aux différentes fautes de Tantale.  Le supplice reproduit symboliquement la faute de Tantale. Il avait bénéficié d’une proximité exceptionnelle avec les biens divins ; il est désormais éternellement proche de biens qui lui sont refusés. Il avait voulu posséder ce qui ne pouvait appartenir aux hommes ; il ne peut plus posséder même ce qui est normalement accessible à tout vivant, l’eau et la nourriture. Son châtiment repose ainsi sur la proximité impossible. Tantale n’est pas séparé de l’objet désiré par une distance immense. Il peut le voir, presque le toucher, mais jamais s’en saisir. Son supplice n’est pas seulement la privation : c’est l’espérance perpétuellement déçue.

Le crime fondateur : tuer l’enfant et corrompre le banquet

Dans la version où Tantale sert Pélops aux dieux, deux motifs fondamentaux de la malédiction apparaissent immédiatement.

  • Le premier est le meurtre de l’enfant par le parent.
    • Tantale tue Pélops ;
    • Atrée tuera les fils de Thyeste ;
    • Agamemnon consentira au sacrifice d’Iphigénie ;
    • Oreste versera le sang de sa propre mère Clytemnestre.

Les générations ne reproduisent pas exactement le même acte, mais elles détruisent sans cesse les liens mêmes qui devraient protéger la vie.

  • Le second motif est celui du banquet perverti. Dans le monde grec, le repas partagé est un acte essentiel de sociabilité. Il établit ou confirme l’hospitalité, l’alliance, la communauté et la paix. Le banquet sacrificiel met également en relation les hommes et les dieux selon des règles précises.
    • Tantale détruit cette fonction. Il fait du banquet un piège, de l’hospitalité une épreuve et de son fils un aliment. Le repas ne rassemble plus ; il dissimule un meurtre. La nourriture, destinée à entretenir la vie commune, devient porteuse de mort.
    • Cette perversion du banquet réapparaîtra avec une exactitude terrifiante dans le festin de Thyeste.
Les frères Thyeste et Atrée, joués par Damien Avice et Thomas Jolly; ce dernier signe aussi la mise en scène de Thyeste. © Jean-Louis Fernandez

 

Pélops : le survivant devenu fondateur

Pélops est donc d’abord l’enfant tué puis reconstitué. Mais il devient ensuite un grand roi, associé à la conquête du Péloponnèse, région dont le nom signifie traditionnellement « île de Pélops ». Il paraît ainsi inaugurer une nouvelle histoire. Pourtant, le survivant du crime paternel n’échappe pas à la violence : il la transmet sous une autre forme. Pélops souhaite épouser Hippodamie, fille du roi Œnomaos, souverain de Pisa, en Élide. Œnomaos impose aux prétendants de sa fille une course de chars. Le prétendant part avec Hippodamie, puis le roi se lance à sa poursuite. Grâce à des chevaux exceptionnellement rapides, il rattrape les candidats et les tue. Les têtes des prétendants vaincus sont parfois décrites comme exposées devant son palais.

La course n’est donc pas un simple concours sportif. Elle constitue un dispositif organisé de mise à mort. Le mariage de la fille est indéfiniment empêché par le père, qui détruit tous ceux qui pourraient l’emporter loin de lui. Certaines versions expliquent ce comportement par un oracle annonçant qu’Œnomaos mourra de la main de son gendre ; d’autres suggèrent un attachement incestueux à Hippodamie. Dans tous les cas, la transmission dynastique est bloquée.

Deux grandes versions racontent la victoire de Pélops. Dans la version privilégiée par Pindare, Pélops sollicite l’aide de Poséidon, qui lui accorde un char et des chevaux merveilleux. Il remporte alors la course grâce à la faveur du dieu.

Dans une autre tradition, devenue très célèbre, Pélops s’entend avec Myrtilos, le cocher d’Œnomaos. Myrtilos sabote le char de son maître, souvent en remplaçant les chevilles de métal par des pièces de cire ou en omettant volontairement de fixer correctement les roues. Pendant la course, le char se disloque et Œnomaos trouve la mort.

Pélops obtient Hippodamie et le royaume. Mais son succès repose désormais sur la trahison d’un serviteur envers son roi et sur la mort de son futur beau-père. La fondation de son pouvoir contient déjà son propre principe de corruption.

Myrtilos : le complice sacrifié

Myrtilos est généralement présenté comme un fils d’Hermès. Les raisons de sa collaboration avec Pélops varient. Pélops lui aurait promis une partie du royaume, la moitié de ses biens ou une nuit avec Hippodamie. Dans certaines versions, Hippodamie elle-même persuade le cocher de trahir Œnomaos. Une fois la victoire obtenue, Myrtilos devient dangereux. Il connaît la fraude qui a permis à Pélops de gagner. Il peut réclamer sa récompense, révéler la vérité ou porter atteinte à Hippodamie. Pélops décide donc de l’éliminer et le précipite dans la mer. Avant de mourir, Myrtilos maudit Pélops et sa descendance. Pélops aurait ensuite fondé un sanctuaire d’Hermès afin d’apaiser la colère du dieu suscitée par la mort de son fils. Pausanias rapporte précisément cette tradition cultuelle. La malédiction reçoit ici une formulation explicite. Elle est la parole ultime d’un homme trahi par celui qu’il a aidé. Mais la faute de Pélops ne se résume pas au meurtre. Elle consiste aussi à détruire son propre complice après avoir profité de son crime. La fraude est suivie par l’ingratitude, puis par l’élimination du témoin. Pélops reproduit donc, sous une forme politique, la logique de Tantale. Tantale avait violé la confiance des dieux qui l’avaient admis à leur table ; Pélops viole la confiance du complice qui lui a permis d’obtenir le royaume. Dans les deux cas, un privilège ou une alliance est reçu, exploité, puis trahi.

Le meurtre de Chrysippe : une étape souvent oubliée

Entre Pélops et la rivalité d’Atrée et Thyeste apparaît parfois un épisode supplémentaire : le meurtre de Chrysippe, autre fils de Pélops, généralement né de la nymphe Axioché. Selon certaines traditions, Hippodamie craint que Pélops ne préfère Chrysippe à ses fils légitimes. Elle pousse alors Atrée et Thyeste à assassiner leur demi-frère. Dans d’autres versions, elle commet elle-même le meurtre. Pélops maudit ou exile Atrée et Thyeste, qui quittent alors le royaume paternel et se réfugient à Mycènes. Cet épisode n’appartient pas à toutes les généalogies, mais il est très important dans celles qui le retiennent : avant même leur conflit pour le trône de Mycènes, Atrée et Thyeste ont déjà versé le sang d’un frère. La rivalité fraternelle ne commence donc pas avec la toison d’or ; elle est précédée d’un fratricide ou d’une complicité dans un fratricide. Sénèque fait de cette faute l’une des origines de la destruction réciproque des descendants de Pélops. La maison est ainsi construite sur un paradoxe constant : ceux qui devraient garantir la continuité de la lignée détruisent ceux avec lesquels ils la partagent.

Atrée et Thyeste : la souveraineté devenue guerre familiale

Atrée et Thyeste se retrouvent à Mycènes, où ils rivalisent pour le pouvoir. La royauté n’apparaît pas comme une institution stable, mais comme un objet matériel que l’on peut voler, dissimuler ou arracher. Il faut la matérialiser. Atrée possède alors dans son troupeau un agneau ou un bélier à la toison d’or. Selon certaines versions, cet animal est envoyé par Hermès ou constitue un signe divin de souveraineté. Atrée devrait le sacrifier à Artémis, mais conserve secrètement la toison.

Aéropé, épouse d’Atrée, devient la maîtresse de Thyeste. Elle vole la toison et la remet à son amant. Thyeste propose alors que celui qui possède l’animal merveilleux soit reconnu comme roi. Atrée, persuadé de l’emporter, accepte. Thyeste produit la toison et obtient le trône.

Le conflit associe ainsi trois transgressions :

  • L’adultère ;
  • Le vol du signe sacré de la royauté et
  • L’usurpation politique.

La trahison conjugale devient immédiatement une crise de souveraineté. Aéropé ne livre pas seulement son corps à Thyeste ; elle lui livre le symbole du pouvoir de son époux.

Zeus intervient alors en faveur d’Atrée. Par l’intermédiaire d’Hermès, il fait accepter à Thyeste un nouveau signe : si le Soleil (Hélios) inverse sa course, le royaume reviendra à Atrée. Le Soleil se couche alors à l’orient ou revient sur son chemin, attestant la faveur divine accordée à Atrée. Thyeste est chassé. Le renversement du Soleil signifie que la querelle des frères dépasse la seule politique humaine. La nature elle-même semble appelée à témoigner dans une affaire dynastique. Selon d’autres versions, cependant, le recul du Soleil n’atteste pas la légitimité d’Atrée : il exprime l’horreur cosmique provoquée par le banquet qu’il infligera ensuite à Thyeste. La même image reçoit donc deux significations opposées selon les traditions.

Le banquet de Thyeste : le centre obscur de la malédiction

Après avoir retrouvé le trône, Atrée découvre l’adultère d’Aéropé et la trahison de Thyeste. Il décide de se venger d’une manière qui ne vise pas seulement son frère, mais toute sa descendance. Il feint une réconciliation et invite Thyeste à revenir. Il lui offre un banquet qui paraît confirmer le rétablissement des liens fraternels. En réalité, Atrée a fait tuer plusieurs fils de Thyeste. Il fait découper leurs corps, les prépare et les sert à leur père.

Thyeste mange sans connaître la nature de la nourriture. Après le repas, Atrée lui révèle la vérité en lui présentant les têtes, les mains ou les pieds conservés à dessein. Le père comprend que les corps de ses fils sont désormais à l’intérieur du sien. Eschyle évoque à plusieurs reprises ce « festin de chair enfantine ». Dans l’Agamemnon, Cassandre perçoit encore dans le palais les enfants égorgés et la maison souillée par l’ancien banquet. Le crime n’appartient pas à un passé définitivement révolu : il demeure présent dans les murs, dans la mémoire et dans la succession des meurtres.

Le banquet de Thyeste répète celui de Tantale, mais il l’aggrave. Tantale aurait servi son fils aux dieux afin de les mettre à l’épreuve. Atrée sert les fils de son frère à leur propre père afin de lui infliger une destruction intérieure. Le crime atteint simultanément les enfants, le père et la filiation. Atrée ne se contente pas de supprimer les héritiers de Thyeste. Il contraint Thyeste à participer matériellement à leur disparition. Le père devient, sans le savoir, le tombeau de ses fils.

Le festin de Thyeste doit être compris comme une inversion méthodique de toutes les règles du repas civilisé. Le banquet devrait transformer des ennemis en hôtes ; Atrée l’utilise pour détruire son invité. Le sacrifice devrait distinguer la chair humaine de la chair animale ; Atrée traite les enfants comme des victimes comestibles. Le repas devrait assurer la continuité du groupe ; il anéantit la descendance. La nourriture devrait entrer dans le corps afin d’entretenir la vie ; elle introduit la mort des fils dans le corps du père. Atrée ne tue pas Thyeste. Ce choix est essentiel. Il le laisse vivre afin qu’il porte la connaissance du crime. La vengeance n’a pas pour but de supprimer l’adversaire, mais de lui imposer une existence désormais impossible. L’acte produit donc une souffrance plus longue que la mort. Thyeste devient le survivant de sa propre descendance, condamné à savoir qu’il a consommé ceux qui devaient prolonger son nom.

La naissance d’Égisthe : engendrer un vengeur

Après le banquet, Thyeste consulte un oracle afin de connaître le moyen de se venger. Il apprend qu’un fils né de son union avec sa propre fille pourra tuer AtréeThyeste s’unit alors à sa fille Pélopia, généralement sans lui révéler son identité. De cette union incestueuse naît Égisthe. Dans la version transmise par le Pseudo-Apollodore, Égisthe, une fois adulte et informé de son origine, tue Atrée et restitue le royaume à Thyeste. Des traditions plus développées racontent que Pélopia conserve l’épée de l’homme qui l’a violée. Atrée l’épouse ensuite et élève Égisthe comme son propre fils. Lorsque l’identité du père véritable est révélée grâce à l’épée, Pélopia se donne la mort et Égisthe tue Atrée.

Quelles que soient les variantes, la conception d’Égisthe possède une signification terrible. Il n’est pas engendré pour vivre, régner ou prolonger paisiblement la famille. Il est conçu comme une arme. Son existence est entièrement organisée en vue d’un meurtre futur. Égisthe est donc à la fois fils et petit-fils de Thyeste. Il résulte d’une confusion des générations comparable aux autres confusions qui frappent la maison : le père devient grand-père de son propre fils, la fille devient à la fois mère et demi-sœur de l’enfant, et la naissance devient un instrument de vengeance.

Cette généalogie est indispensable pour comprendre l’Odyssée. Égisthe ne doit pas être réduit à un séducteur qui profite de l’absence d’Agamemnon pour prendre sa femme et son royaume. Il appartient à la branche rivale de la famille. Il est le fils de Thyeste, l’ennemi d’Atrée. Lorsqu’il tue Agamemnon, fils d’Atrée, il poursuit une guerre dynastique commencée plusieurs générations auparavant. Son union avec Clytemnestre et le meurtre d’Agamemnon sont donc à la fois un adultère, une usurpation et une vengeance familiale. Le fils de Thyeste détruit le fils d’Atrée. L’ancien conflit entre les deux frères se prolonge à travers leurs descendants.

Les Atrides au sens strict : Agamemnon et Ménélas

Atrée est le père d’Agamemnon et de Ménélas dans la tradition la plus courante. Certaines généalogies les présentent cependant comme les fils de Plisthène, lui-même fils d’Atrée, Atrée ayant alors élevé ses petits-fils. Les variations de parenté sont fréquentes dans les traditions mythologiques. Agamemnon devient roi de Mycènes ou d’Argos et épouse Clytemnestre. Ménélas devient roi de Sparte et épouse Hélène. Lorsque Pâris emmène Hélène à Troie, Ménélas réclame l’aide des anciens prétendants de son épouse, tandis qu’Agamemnon prend la tête de l’expédition grecque.

La guerre de Troie fait sortir la violence de la famille pour l’étendre à une coalition de royaumes. Une affaire conjugale et dynastique entraîne dix années de guerre, la destruction d’une ville et la mort d’une génération de combattants. Agamemnon porte ainsi la malédiction des Pélopides au cœur de l’entreprise grecque. Son autorité est constamment disputée dans l’Iliade, notamment lorsqu’il prive Achille de Briséis. Il veut affirmer son rang de souverain, mais son exercice du pouvoir provoque la colère du meilleur guerrier de l’armée et met les Grecs en danger.

Iphigénie à Aulis : le père recommence le crime

Avant le départ pour Troie, la flotte grecque est retenue à Aulis par l’absence de vents favorables. Le devin Calchas annonce qu’Artémis exige le sacrifice d’une fille d’Agamemnon, généralement Iphigénie. Les causes de la colère d’Artémis varient selon les sources. Agamemnon aurait tué une biche sacrée et prétendu surpasser la déesse à la chasse. Atrée aurait autrefois omis de lui sacrifier l’agneau d’or. La déesse pourrait encore agir en raison d’une promesse imprudente ou d’une faute commise par la maison. Le Pseudo-Apollodore juxtapose plusieurs de ces explications. Agamemnon fait venir Iphigénie à Aulis en prétendant qu’elle doit épouser Achille. La jeune fille et Clytemnestre découvrent trop tard la véritable raison du voyage.

Les versions divergent sur l’issue du sacrifice. Dans l’Agamemnon d’Eschyle, Iphigénie est effectivement mise à mort. Le chœur rappelle son enlèvement, ses supplications et le silence imposé à sa bouche. Dans d’autres traditions, Artémis substitue une biche à la jeune fille et transporte Iphigénie en Tauride, où elle devient sa prêtresse. Mais, même lorsqu’Iphigénie survit, Agamemnon a accepté de la sacrifier. La décision paternelle demeure. Il choisit la guerre, le commandement et l’honneur de l’expédition au détriment de son enfant.

Le parallèle avec Tantale est manifeste. Tantale tue Pélops dans le cadre d’un banquet offert aux dieux. Agamemnon livre Iphigénie à Artémis afin d’obtenir les vents nécessaires à la guerre. Dans les deux cas, un père traite son enfant comme une offrande susceptible d’assurer son rapport avec le divin. La répétition n’est pourtant pas exacte. Tantale agit par arrogance ou curiosité sacrilège ; Agamemnon se trouve pris entre son devoir de père, son autorité de chef, la pression de l’armée et l’exigence attribuée à la déesse. C’est précisément cette tension qui rend l’épisode tragique : son choix est compréhensible politiquement et abominable moralement.

Clytemnestre : épouse infidèle ou mère vengeresse ?

Réduire Clytemnestre à l’image d’une épouse adultère serait reproduire le point de vue le plus sévère de certaines traditions épiques sans tenir compte de la complexité tragique du personnage. pendant l’absence d’Agamemnon, elle devient la compagne d’Égisthe. Mais son hostilité envers son mari trouve une cause majeure dans le sacrifice d’Iphigénie. Elle n’oublie pas qu’Agamemnon a attiré leur fille à Aulis par la fausse promesse d’un mariage. À son retour, Agamemnon ramène également Cassandre, fille de Priam, princesse troyenne devenue captive et concubine. Pour Clytemnestre, la présence de Cassandre ajoute l’humiliation conjugale au crime paternel.

Clytemnestre peut donc apparaître simultanément comme coupable et comme victime, comme usurpatrice et comme vengeresse. Elle assassine son époux et s’empare du pouvoir ; mais elle agit aussi au nom d’une enfant sacrifiée. La tragédie ne supprime pas cette contradiction. Elle l’expose. Clytemnestre possède une raison de tuer Agamemnon ; cette raison ne transforme pas automatiquement le meurtre en justice légitime.

Dans l’Odyssée, Égisthe occupe le premier plan. Zeus rappelle qu’il avait été averti par Hermès : il ne devait ni prendre la femme d’Agamemnon ni tuer le roi à son retour, car Oreste accomplirait la vengeance. Égisthe agit malgré cet avertissement. Zeus l’utilise donc comme exemple d’un homme qui provoque lui-même sa ruine et accuse ensuite les dieux.  Au chant III, Nestor raconte qu’Égisthe a séduit Clytemnestre après avoir éloigné le chanteur qu’Agamemnon avait chargé de la protéger. Égisthe règne ensuite plusieurs années à Mycènes, avant le retour d’Oreste, qui le tue et organise les funérailles de sa mère ainsi que de l’usurpateur.

Au chant XI, l’ombre d’Agamemnon raconte à Ulysse qu’Égisthe l’a invité à un repas et l’a tué avec l’aide de Clytemnestre, « comme on abat un bœuf à l’étable ». Clytemnestre tue également Cassandre. La mort d’Agamemnon reproduit encore une fois le motif du banquet meurtrier : le roi revient en croyant être reçu comme un hôte, mais le repas dissimule une embuscade.

Oreste chez Eschyle : le devoir devenu crime

Dans les Choéphores, deuxième pièce de l’Orestie, Oreste revient à Argos avec son ami Pylade. Il retrouve Électre au tombeau d’Agamemnon et prépare avec elle la vengeance. Oreste n’agit pas seulement par volonté personnelle. Apollon lui a ordonné de punir les meurtriers de son père. Le dieu lui annonce des châtiments terribles s’il refuse d’accomplir cette obligation. Oreste entre dans le palais sous une fausse identité et fait annoncer sa propre mort. Égisthe est attiré sans protection et tué. Clytemnestre tente ensuite de fléchir son fils. Elle lui rappelle qu’elle l’a nourri et découvre son sein maternel. Oreste hésite. Pylade lui rappelle alors l’oracle d’Apollon. Oreste entraîne Clytemnestre à l’intérieur et la tue. La vengeance est accomplie, mais elle produit immédiatement une nouvelle culpabilité. Oreste montre les corps de Clytemnestre et d’Égisthe, ainsi que le tissu utilisé pour piéger Agamemnon. Il affirme avoir rendu justice. Pourtant, il aperçoit déjà les Érinyes de sa mère. Les autres personnages ne les voient pas encore. Pour eux, Oreste semble basculer dans la folie. Pour lui, les déesses sont réelles : elles portent des serpents et poursuivent le matricide.

Le cas d’Oreste constitue le point où la logique de la vengeance devient véritablement insoluble. S’il refuse de venger Agamemnon, il abandonne son père, laisse les meurtriers régner et désobéit à Apollon. S’il accomplit sa vengeance, il tue sa mère et devient la cible des Érinyes. Il est donc impossible de rester innocent. L’inaction constitue une faute ; l’action en constitue une autre. Oreste ne choisit pas entre le bien et le mal, mais entre deux obligations incompatibles. Les divinités elles-mêmes défendent des exigences contradictoires. Apollon protège le devoir de vengeance envers le père. Les Érinyes protègent le sang maternel et les liens les plus anciens de la parenté. Le conflit ne peut donc plus être réglé par un nouveau meurtre. Tuer les Érinyes serait impossible et ne ferait qu’ajouter une violence supplémentaire. Il faut changer de mode de résolution.

Les Érinyes : mémoire vivante du sang versé

Les Érinyes ne sont pas de simples monstres destinés à effrayer Oreste. Elles représentent une conception ancienne de la justice selon laquelle le sang familial versé appelle nécessairement le sang du meurtrier. Elles ne prétendent pas que Clytemnestre était innocente. Leur compétence concerne le crime particulier commis par Oreste : il a tué celle qui l’a porté et nourri. Cette spécialisation révèle le problème. Chaque crime possède son vengeur, mais aucune puissance ne parvient à embrasser l’ensemble de la chaîne. Clytemnestre venge Iphigénie ; Oreste venge Agamemnon ; les Érinyes vengent Clytemnestre. Chaque justice particulière devient une nouvelle injustice lorsqu’elle se transforme en vengeance absolue. La mère venge la fille, le fils venge le père, les divinités vengent le lien. Les Érinyes représentent aussi l’impossibilité d’effacer le passé. Elles sont la mémoire du sang. Elles apparaissent lorsque le meurtrier prétend avoir clos l’affaire par son acte.

Au début des Euménides, Oreste se réfugie dans le sanctuaire d’Apollon à Delphes. Le dieu affirme l’avoir purifié et lui ordonne de se rendre à Athènes pour chercher une solution définitive. La purification religieuse ne suffit donc pas à résoudre le conflit. Apollon peut laver les mains d’Oreste et le protéger, mais les Érinyes contestent son autorité. Elles refusent qu’un dieu plus jeune abolisse leurs prérogatives ancestrales. Oreste atteint Athènes et se place sous la protection d’Athéna. La déesse entend les prétentions opposées, mais refuse de juger seule une affaire aussi grave. Elle institue un tribunal composé de citoyens : l'Aéropage

Le conflit quitte alors la maison d’Atrée. Il n’est plus traité dans le palais, le tombeau ou le sanctuaire familial, mais dans l’espace de la cité. Les Érinyes accusent Oreste d’avoir tué sa mère. Apollon le défend et assume la responsabilité de l’ordre donné. Les arguments sont religieux, familiaux et politiques. Les Érinyes rappellent le caractère sacré du lien maternel. Apollon soutient, selon une conception biologique très patriarcale, que la mère ne serait que le réceptacle de la semence paternelle et que le véritable auteur de la naissance serait le père. Athéna ajoute qu’elle-même est née de Zeus sans mère et se déclare favorable au principe paternel.

Les juges votent. Les suffrages se partagent également, et Oreste est acquitté selon la règle annoncée par Athéna. Les sources et les interprétations discutent la manière exacte de compter le vote d’Athéna, mais le principe dramatique est clair : en cas d’égalité, la décision profite à l’accusé. L’acquittement ne signifie pas qu’Oreste n’a pas tué sa mère. Le fait matériel est incontestable. Il signifie qu’une institution décide de ne pas le condamner, compte tenu du conflit de devoirs, de l’ordre d’Apollon et de l’impossibilité de prolonger indéfiniment la vengeance.

Les Érinyes vivent l’acquittement comme une humiliation. Elles menacent de répandre sur l’Attique la stérilité et la maladie. Athéna ne les détruit pas et ne les expulse pas. Elle les persuade d’accepter une place honorifique dans la cité. Elles deviennent des puissances protectrices, associées à la fécondité, à la prospérité et au respect de la justice. Le titre traditionnel d’Euménides, les « Bienveillantes », exprime cette transformation, même si le rapport exact entre ce nom littéraire et le culte athénien des Semnai Theai, les « Déesses vénérables », doit être nuancé. L’ancienne justice de la vengeance n’est donc pas purement supprimée. Elle est intégrée à la cité. Athéna reconnaît que la crainte du châtiment demeure nécessaire à l’ordre juridique. La justice nouvelle ne peut fonctionner sans conserver quelque chose de l’autorité redoutable des anciennes déesses.

On affirme souvent que l’Orestie raconte le passage de la vengeance privée à la justice publique, voire la naissance du droit. Cette lecture est profondément pertinente : Oreste n’est pas sauvé par un dernier meurtre, mais par un procès, une délibération, un vote et une décision institutionnelle. Cependant, Eschyle n’invente évidemment pas historiquement le droit ni le tribunal de l’Aréopage. Celui-ci existait déjà à Athènes et jugeait notamment les homicides intentionnels. La pièce propose une origine mythique de l’institution.

L’Orestie fut représentée en 458 avant notre ère, peu après les réformes d’Éphialte, qui avaient réduit plusieurs pouvoirs politiques de l’Aréopage tout en maintenant son rôle judiciaire en matière d’homicide. Le procès d’Oreste résonnait donc avec des débats institutionnels contemporains.

La sortie du cycle

La malédiction ne s’achève pas lorsque le « bon » membre de la famille tue enfin le « mauvais ». Une telle victoire reste enfermée dans la logique même de la malédiction. Si Oreste avait simplement tué Clytemnestre puis régné sans être inquiété, le matricide serait resté une nouvelle dette susceptible d’appeler un nouveau vengeur. L’intervention des Érinyes montre que la vengeance du père ne clôt rien. La sortie du cycle exige donc un changement de structure. L’affaire doit quitter la maison. Elle doit être soumise à une autorité qui n’appartient ni à la branche d’Atrée ni à celle de Thyeste, ni aux victimes ni aux meurtriers.

Le tribunal institué par Athéna ne rend pas le passé innocent. Il retire aux individus le droit de prolonger indéfiniment la vengeance. Il transforme une dette de sang privée en affaire publique susceptible d’être discutée, jugée et close. La maison ne peut pas se sauver elle-même, parce que chacun de ses membres est déjà pris dans ses fidélités et ses deuils. Seule la cité peut imposer une décision extérieure au cercle familial.

Ecrit par Camille CHAPUIS, le 27 juillet 2026


Bibliographie

  1. Apollodore, Bibliothèque, III, 8, 2, traduction de Ugo Bratelli, 2002 : http://ugo.bratelli.free.fr/Apollodore/Livre3/III_8_1-2.htm
  2. Ovide, Les Métamorphoses - II,  traduction (légèrement adaptée) de G.T. Villenave, Paris, 1806 :  https://bcs.fltr.ucl.ac.be/META/02.htm
  3. Pausanias, Description de la Grèce, Livre VIII, l'Arcadia, une lecture proposée par de Philippe Remacle sur son site créé en 2003 : https://remacle.org/bloodwolf/erudits/pausanias/arcadie.htm
  4. Platon, La République, idem.
  5. Faber Richard, L'églogue et l'apocalypse : Virgile, Novalis et l'âge d'or, sur le site Persée, publié en  1987, pp 3 et 22 de son ouvragehttps://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_1987_num_17_58_4898?utm_source=chatgpt.com

Sources