ODYSSEE- CHANT PREMIER
TEXTE : Dis-moi, Muse, cet homme subtil [ndlr : Ulysse/Odysseus ] qui erra si longtemps, après qu’il eut renversé la citadelle sacrée de Troie. Et il vit les cités de peuples nombreux, et il connut leur esprit ; et, dans son cœur, il endura beaucoup de maux, sur la mer, pour sa propre vie et le retour de ses compagnons. Mais il ne les sauva point, contre son désir ; et ils périrent par leur impiété, les insensés ! ayant mangé les bœufs d'Hèlios Hypérionade. Et ce dernier leur ravit l’heure du retour. Dis-moi une partie de ces choses, Déesse, fille de Zeus.
Tous ceux qui avaient évité la noire mort, échappés de la guerre et de la mer, étaient rentrés dans leurs demeures ; mais Odysseus restait seul, loin de son pays et de sa femme, et la vénérable Nymphe Kalypsô, la très-noble Déesse, le retenait dans ses grottes creuses, le désirant pour mari. Et quand le temps vint, après le déroulement des années, où les Dieux voulurent qu’il revît sa demeure en Ithakè (Ithaque), même alors il devait subir des combats au milieu des siens. Et tous les Dieux le prenaient en pitié, excepté Poseidaôn (Poséïdon), qui était toujours irrité contre le divin Odysseus, jusqu’à ce qu’il fût rentré dans son pays.
Généalogie de Zeus
LECTURE DE L'EXTRAIT : Le passage constitue le proème de l’Odyssée, c’est-à-dire son ouverture solennelle.
- L’aède (poète) commence par invoquer la Muse, fille de Zeus et de Mnémosyne (sa tante une titanide), puissance divine de l’inspiration poétique et de la mémoire. Il ne prétend donc pas inventer seul le récit : il demande à la déesse de lui transmettre une histoire ancienne, digne d’être chantée. Elles sont normalement neuf, mais ici, la version la singularise comme une généralité.
- Hélios est appelé Hypérionade, c’est-à-dire « fils d’Hypérion ». Hypérion est un Titan (frère de Mnémosyne) associé à la lumière céleste. Hélios est donc le « cousin » de Zeus. Il obtient du dieu de la foudre la punition des compagnons : leur navire est détruit, et Ulysse reste le seul survivant. « Ravir l’heure du retour » signifie donc leur interdire définitivement le nostos, le retour au foyer.
- Ulysse demeure retenu loin d’Ithaque par Calypso, C’est une nymphe divine qui habite l’île d’Ogygie, dans une grotte. Elle aime Ulysse et souhaite en faire son époux, allant jusqu’à lui proposer l’immortalité. Pourtant, Ulysse refuse intérieurement cette vie éternelle, car il désire retrouver son identité humaine, son épouse et sa patrie.
- Ithaque est l’île dont Ulysse est le roi. Elle représente bien davantage qu’un simple lieu géographique : elle est la maison, la souveraineté, la famille et l’ordre perdu. Le retour à Ithaque ne sera cependant pas la fin immédiate de ses épreuves, puisque le palais est occupé par les prétendants de Pénélope. Ulysse devra reconquérir sa propre demeure.
- La femme évoquée sans être encore nommée est Pénélope, épouse d’Ulysse et mère de Télémaque. Elle attend son mari depuis vingt ans tout en résistant aux hommes qui veulent l’épouser et s’emparer du royaume.
- Les dieux souhaitent désormais le retour du héros et prennent Ulysse en pitié. Une seule divinité s’y oppose : Poséidon, dieu de la mer. Il poursuit Ulysse parce que celui-ci a aveuglé son fils, le Cyclope Polyphème. Sa colère explique une grande partie des tempêtes, des naufrages et des retards qui empêchent le héros de retrouver Ithaque.
- Zeus, souverain des dieux, représente l’autorité supérieure qui garantit finalement l’ordre et la justice. La Muse invoquée est sa fille, probablement Calliope dans la tradition postérieure, bien que le texte homérique ne la nomme pas. Zeus permettra le retour d’Ulysse, mais ce retour devra respecter les équilibres entre les volontés divines.
TEXTE : Et Poseidaôn était allé chez les Aithiopiens (Ethiopien) qui habitent au loin et sont partagés en deux peuples, dont l’un regarde du côté de Hypériôn, au couchant, et l’autre au levant. Et le Dieu y était allé pour une hécatombe de taureaux et d’agneaux. Et comme il se réjouissait, assis à ce repas, les autres Dieux étaient réunis dans la demeure royale de Zeus Olympien. Et le Père des hommes et des Dieux commença de leur parler, se rappelant dans son cœur l’irréprochable Aigisthos que l’illustre Orestès Agamemnonide avait tué. Se souvenant de cela, il dit ces paroles aux Immortels :
– Ah ! combien les hommes accusent les Dieux ! Ils disent que leurs maux viennent de nous, et, seuls, ils aggravent leur destinée par leur démence. Maintenant, voici qu’Aigisthos, contre le destin, a épousé la femme de l’Atréide et a tué ce dernier, sachant quelle serait sa mort terrible ; car nous l’avions prévenu par Herméias (Hermès), le vigilant tueur d’Argos, de ne point tuer Agamemnôn et de ne point désirer sa femme, de peur que l’Atréide Orestès se vengeât, ayant grandi et désirant revoir son pays. Herméias parla ainsi, mais son conseil salutaire n’a point persuadé l’esprit d’Aigisthos, et, maintenant, celui-ci a tout expié d’un coup.
LECTURE DE L'EXTRAIT :
- Poséidon est momentanément absent : il s’est rendu chez les Éthiopiens, peuple mythique (ou réel) situé aux extrémités du monde connu. Chez Homère, ils sont divisés en deux groupes, l’un placé vers le couchant, l’autre vers le levant. Ils habitent donc symboliquement les marges du monde, près du parcours du Soleil, d'où le caractère mythique aussi. Il participe chez les Éthiopiens à une hécatombe, c’est-à-dire un grand sacrifice solennel offert aux dieux. Le mot signifie littéralement « sacrifice de cent bêtes », même si, dans la pratique, le nombre pouvait être symbolique. Les taureaux et les agneaux sont sacrifiés, puis partagés dans un banquet religieux.
- Zeus évoque alors l’histoire d’Égisthe. Celui-ci a séduit ou épousé Clytemnestre, l’épouse d’Agamemnon (le frère de Ménélas et beau-frère d'Hélène), pendant que ce dernier combattait à Troie. À son retour, Agamemnon est assassiné par ce dernier. Agamemnon est appelé l’Atréide, c’est-à-dire le fils d’Atrée. Son fils Oreste est appelé « Agamemnonide », donc descendant d’Agamemnon. Une fois devenu adulte, Oreste revient et tue Égisthe pour venger son père.
- Hermès, ici nommé Herméias, avait pourtant averti Égisthe. Il est qualifié de « tueur d’Argos » parce qu’il tua le géant Argos Panoptès dans un autre mythe. Son rôle est ici celui du messager divin : il transmet l’avertissement de Zeus et rappelle à Égisthe les conséquences prévisibles de ses actes.